La vie de
Libermann se déroule comme une Bible, passant de l'ancien au nouveau Testament,
du judaïsme au christianisme.
Fils d'un rabbin de Saverne (Alsace), Jacob
Libermann fut élevé dans la plus stricte orthodoxie juive. A vingt-quatre ans,
après une période d'inquiétude et de recherche spirituelle, il fut
irrésistiblement attiré par Dieu vers la foi chrétienne.
Il fut baptisé et reçut le nom de François. Son désir était de se consacrer au
ministère sacerdotal; mais une inexorable attaque d'épilepsie lui barra pendant
de longues années de souffrance le chemin vers la prêtrise.
C'est le «
souffle de l'Esprit divin », comme il le disait lui-même, qui orienta toute sa
vie vers le service des plus pauvres. Il fonda un institut missionnaire qu'il
dirigea jusqu'à sa mort survenue le 2 février 1852, alors qu'il avait 50 ans.
Dans son importante correspondance (plus de 1’700 lettres), il se révéla comme «
un des grands auteurs spirituels » de son époque. Voici comment
il raconte lui-même sa conversion au christianisme.
« M. Drach (lui
aussi fils d'un rabbin, converti au catholicisme depuis 1823) me trouva une
place au collège Stanislas à Paris, et il m'y conduisit. Là on me renferma dans
une cellule, on me donna l'Histoire de la doctrine chrétienne par Lhomond, ainsi
que son Histoire de la religion, et on me laissa seul... Ce moment fut
extrêmement pénible pour moi. A la vue de cette solitude, profonde, de cette
chambre où une simple lucarne me donnait le jour, la pensée d'être si loin de ma
famille, de mes connaissances, de mon pays, tout cela me plongea dans une
tristesse profonde; mon cœur se sentit oppressé, par la plus pénible mélancolie... C'est alors
que, me souvenant du Dieu de mes pères, je me jetai à genoux et le conjurai de
m'éclairer sur la véritable religion. Je le priai, si la croyance des chrétiens
était vraie, de me le faire connaître; si elle était fausse, de m'en éloigner
tout aussitôt... Le Seigneur,
qui est près de ceux qui l'invoquent du fond de leur cœur, exauça ma prière.
Tout aussitôt je fus éclairé; je vis la vérité; la foi pénétra mon esprit et mon
cœur. »
A partir de
l'âge de 27 ans,
François Libermann fut sujet à de sévères crises d'épilepsie. Epilepsie,
migraines, syncopes, tics nerveux allaient de pair avec l'épreuve morale de ses
angoisses et de sa solitude. Son père l'avait maudit pour s'être converti au
christianisme. François écrit
à son frère: « Je crois que le travail d'esprit m'avait fatigué; j'étais occupé
sans relâche à l'étude de la théologie; aussi maintenant, dès que je veux
travailler un peu, je sens un serrement à la tête, comme si le front et les
tempes étaient ceints d'un bandeau de fer. Tout cela m'oblige à prendre du repos
pendant quelques années, jusqu'à ce que ma santé soit tout à fait remise ».
Durant cette
période de sa vie il dut affronter de terribles tendances suicidaires. Il avoua
à des amis intimes que c'est en courant qu'il devait traverser les ponts de la
Seine de peur de céder à la tentation de se jeter à l'eau; qu'il lui fallait
pour la même raison tenir la main d'un compagnon lorsqu'il marchait le long des
quais; qu'il enlevait de sa chambre tout instrument tranchant pour le cas où il
serait victime d'un accès de grave dépression.
A 37 ans,
François Libermann se rend compte que, pour la seconde fois de sa vie, il vit
dans une sorte de ghetto, clérical celui-là, dont les horizons et l'ouverture au
monde sont trop limités pour lui. Le 28 octobre 1839, en la fête des saints
Simon et Jude, il se sent inspiré par Dieu à donner à son existence une nouvelle
orientation. Deux de ses compagnons de séminaire, dont les familles et les
intérêts se trouvaient respectivement dans les Caraïbes et l'Océan Indien, lui
proposèrent de consacrer désormais sa vie aux populations déshéritées de ces
régions et éventuellement d'autres régions encore païennes, particulièrement en
Afrique. Il accepta l'invitation. Mais il fallait
faire approuver ces projets par le Saint-Siège. Il partit donc pour Rome, où il
dut résider un an, mettant à profit ce loisir forcé pour rédiger la règle
provisoire de la Société missionnaire font il envisageait la fondation et un
commentaire spirituel sur l'évangile de Saint Jean.
Malgré son épilepsie quelque
peu atténuée à la suite d'un pèlerinage à Lorette et à Assise, il fut ordonné
prêtre à Amiens en 1841. Une semaine plus tard avec ses deux compagnons il
fondait la Congrégation du Saint Cœur de Marie. Cette société
existait depuis sept ans lorsque le Saint-Siège demanda au Père Libermann de la
fusionner avec la Congrégation du Saint-Esprit, qui avait été fondée en 1703
dans le but de former des missionnaires pour les colonies françaises. François
accepta cette fusion et réussit à persuader ses confrères qu'elle constituait
dans les circonstances la meilleure des solutions. Il fut élu à l'unanimité
onzième supérieur général de la Congrégation du Saint Esprit.
Depuis lors neuf
Spiritains lui ont succédé dans cette charge. François
Libermann mourut le 2 février 1852, en la fête de la Présentation au Temple,
pendant que la communauté, réunie au chœur pour les vêpres du jour, chantait ces
paroles du Magnificat « Et exaltavit humiles » (« il a exalté les humbles »),
raconte un témoin. Avant de mourir, il avait laissé à ses amis et confrères qui
entouraient son lit d'agonie ces deux paroles qui ont été recueillies comme son
testament spirituel : « Ferveur, charité, sacrifice » et « Dieu c'est tout,
l'homme n'est rien ».
La vie de
Libermann qui s'achevait avait été comme l'illustration du cantique du vieillard
Siméon chanté en cette fête de la Présentation : l'enfant Jésus y est manifesté
comme la lumière pour la révélation des nations païennes et la gloire du peuple
d'Israël (Luc 2,32). Tel fut le fils du rabbin Libermann devenu apôtre de
Jésus-Christ.
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